Le quantique à la française

Publié le par Jacques SAMELA.

Le quantique à la française
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Lucy : le pari du quantique européen signé Quandela

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le 23 octobre 2025 

Quandela, le CEA et GENCI dévoilent Lucy, un ordinateur quantique photonique de 12 qubits installé au Très Grand Centre de Calcul du CEA. Une première européenne qui symbolise la montée en puissance d’une filière industrielle souveraine du calcul quantique. 

Dans la guerre feutrée du calcul quantique, l’Europe vient de jouer l’un de ses coups les plus ambitieux. Lucy, un ordinateur quantique photonique de douze qubits, vient de prendre place au Très Grand Centre de Calcul du CEA à Bruyères-le-Châtel. Un petit bijou technologique, conçu par la start-up française Quandela et assemblé en partenariat avec l’allemand Attocube Systems, qui marque une étape décisive dans la stratégie industrielle européenne. Concrètement, Lucy n’est pas un gadget de laboratoire : c’est un ordinateur quantique universel, connecté au supercalculateur Joliot-Curie, avec lequel il expérimentera des flux de calcul hybrides mêlant quantique et HPC (High Performance Computing). Ce couplage inédit doit permettre de déléguer certaines opérations à des processeurs quantiques, accélérant les simulations complexes en physique, énergie ou finance. “La livraison de Lucy n’est pas seulement une étape technique”, souligne Niccolò Somaschi, cofondateur et directeur général de Quandela. “C’est un jalon concret pour faire entrer l’Europe dans l’ère du calcul hybride, où la recherche et l’industrie avanceront main dans la main.” 

Un démonstrateur scientifique et un acte politique 

Au-delà de la prouesse technologique, Lucy est un manifeste géopolitique. L’ordinateur a été financé dans le cadre du consortium EuroQCS-France, soutenu par EuroHPC Joint Undertaking, l’initiative européenne qui mutualise les investissements en calcul haute performance. Ce mécanisme, lancé en 2018, associe 35 États membres et la Commission européenne dans une logique de souveraineté numérique. “EuroHPC repose sur un cofinancement à 50/50”, explique Philippe Lavocat, président de GENCI. “Cela signifie que 50 % de la capacité de Lucy sera ouverte aux chercheurs européens, et 50 % à la communauté française.” Ce modèle incarne la volonté de ne plus dépendre des géants du cloud américains ou des infrastructures asiatiques. Le projet a fédéré un consortium inédit : la France, via le CEA et GENCI, l’Irlande, l’Allemagne et la Roumanie, avec pour objectif d’intégrer Lucy dans un réseau européen de six calculateurs quantiques complémentaires. Ces machines, hébergées à Munich, Barcelone, Bologne, Poznań, Ostrava et Bruyères-le-Châtel, explorent des technologies concurrentes : photons, supraconducteurs, ions piégés ou atomes neutres. “L’idée n’est pas de miser sur un seul cheval, mais de bâtir un panorama complet des approches quantiques”, analyse Sabine Maire, responsable du programme quantique chez GENCI. “Nous mutualisons nos ressources et harmonisons l’expérience utilisateur à l’échelle européenne.”

Une prouesse industrielle à la française

Lucy, c’est aussi la preuve qu’une filière industrielle européenne du quantique existe déjà. Assemblée en un an, la machine combine une précision cryogénique allemande et un savoir-faire photonique français. Les composants ont été fabriqués à Palaiseau, sur le plateau de Saclay, puis intégrés à Massy, dans l’usine de production de Quandela. Près de 80 % de ses éléments, dont l’ensemble des pièces critiques, proviennent d’Europe. Valérian Giesz, cofondateur et directeur des opérations de Quandela, résume cette philosophie : “Nous avons voulu prouver qu’une solution quantique souveraine était possible. Le photon est un qubit naturellement stable et robuste. Contrairement aux supraconducteurs, il fonctionne presque à température ambiante, ce qui réduit drastiquement la consommation énergétique.” Cette sobriété se mesure : 5 kilowatts seulement pour alimenter Lucy, quand des architectures concurrentes dépassent les 25. Grâce à cette efficacité, l’installation s’est faite en trois jours, sans dalle antivibration ni isolement électromagnétique particulier. “Nous avons simplement posé Lucy sur le sol du data center, là où passait déjà Joliot-Curie”, sourit Giesz. L’ordinateur photonique ne se contente pas d’un rendement énergétique record. Sa conception repose sur des procédés standards de l’industrie des semi-conducteurs, ouvrant la voie à une production à grande échelle. Quandela fabrique déjà ses sources de photons dans sa ligne pilote de Palaiseau et compte doubler la capacité de ses systèmes en ajoutant de simples modules rackables.

Former, expérimenter, industrialiser

Au sein du TGCC, Lucy s’intègre à la plateforme HQI (Hybrid HPC Quantum Initiative), un programme qui vise à préparer l’ère du calcul hybride européen. La plateforme permet aux chercheurs, étudiants et industriels d’expérimenter sur plusieurs machines quantiques, connectées aux supercalculateurs existants. “Nous accompagnons les communautés scientifiques pour leur apprendre à utiliser ces nouveaux outils et à concevoir des algorithmes hybrides”, précise Jacques-Charles Lafaprière, directeur de programme au CEA. Les accès à Lucy se feront via le portail eDARI, déjà utilisé pour les ressources HPC. Les utilisateurs pourront soumettre des projets de recherche ouverte, avec un accès gratuit pour les travaux publiés. Les masters et écoles d’ingénieurs bénéficieront, eux, de formations et de webinaires organisés dans le cadre du réseau national des Maisons du quantique. Mais le programme ne s’arrête pas à la formation. Il intègre une démarche de co-design, où ingénieurs, chercheurs et industriels échangent leurs retours d’expérience pour faire évoluer matériel et logiciels. “Lucy nous permettra d’observer comment la photonique réagit dans un environnement HPC réel, et d’ajuster nos architectures en conséquence”, note Jacques-Charles Lafaprière. 

Des cas d’usage concrets et stratégiques

Si Lucy incarne une vision, elle servira surtout à tester des applications bien réelles. Quandela travaille déjà avec Orange sur la cybersécurité quantique, avec Crédit Agricole CIB sur la modélisation financière, et avec la start-up BTQ sur la blockchain. D’autres programmes sont en préparation avec Safran, Thales, MBDA ou l’ONERA dans l’aéronautique, et avec EDF, TotalEnergies ou le ECMWF pour la simulation climatique et énergétique. Ces projets, soutenus par le Pacte Quantique de la région Île-de-France et par France 2030, traduisent un virage : la technologie sort du laboratoire pour irriguer l’économie réelle. “Notre ambition est claire : rapprocher les chercheurs et les industriels pour que l’Europe ne se contente plus de suivre la course quantique, mais la mène sur ses propres bases”, insiste Sabine Maire.

La lumière au bout du calcul

En 2026, Lucy sera relié au futur supercalculateur exascale Alice Recoque, prolongeant cette logique d’interopérabilité au cœur du projet HQI. Ce couplage entre puissance classique et puissance quantique pourrait redéfinir la manière de concevoir les infrastructures de calcul en Europe. “Nous entrons dans l’ère du calcul hybride, où supercalcul et quantique se renforcent mutuellement au service d’une recherche d’excellence et d’une industrie compétitive”, résume Philippe Lavocat. Lucy n’est pas seulement un objet scientifique, c’est un acte fondateur. À travers elle, l’Europe revendique sa capacité à concevoir, fabriquer et héberger ses propres ordinateurs quantiques. Dans la nouvelle course à la puissance de calcul, la souveraineté ne se décrète pas : elle se construit, patiemment, qubit après qubit.

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Q-Day : la Banque de France enclenche la rupture post-quantique

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le 4 décembre 2025 

 

Face à l’émergence du risque quantique, la Banque de France détaille sa stratégie pour sortir du chiffrement classique et basculer vers des mécanismes post-quantiques. Une transition lourde, mais devenue incontournable pour tout le secteur financier. 

Le quantique, longtemps cantonné au seul registre des possibles, figure désormais au rang des menaces à gérer. Le Q-Day, ce moment où un ordinateur quantique suffisamment puissant sera capable de casser les algorithmes de chiffrement asymétriques utilisés partout dans le monde, n’a plus rien d’une fiction technologique. Ce scénario, autrefois envisagé pour 2040-2045, est désormais attendu dans moins de dix ans par le Cyber Expert Group du G7, chargé d’évaluer les risques cyber pour les banques centrales du G7 et les principaux régulateurs financiers. Cette contraction brutale du calendrier pousse la Banque de France face à engager la transition vers une cryptographie post-quantique (PQC, Post-Quantum Cryptography). La Banque de France dévoile comment elle prépare ses systèmes à encaisser le choc. “La ligne d’arrivée se rapproche”, observe Olivier Lantran, responsable de l’innovation. Cette course contre la montre forcée s’accompagne d’un second enjeu majeur : la menace dite Harvest Now, Decrypt Later, c’est-à-dire l’interception actuelle de données sensibles en vue de leur déchiffrement futur. Pour une institution au cœur des systèmes de paiement, le risque n’est pas seulement technique, mais systémique. 

Du big bang redouté à la stratégie graduelle 

Face à un tel choc annoncé, la tentation aurait pu être d’appeler au “big bang” cryptographique. La Banque de France l’a écartée tôt et opte pour une transition progressive articulée autour de trois constats : la faisabilité opérationnelle de la cryptographie post-quantique dès aujourd’hui, la nécessité d’hybrider les mécanismes classiques et post-quantiques pendant plusieurs années, et l’impératif d’éviter toute rupture dans les infrastructures financières critiques. « Les solutions existent et n’interrompent pas la continuité opérationnelle”, assure Olivier Lantran. Ce choix du pragmatisme a servi de fil conducteur à toutes les expérimentations menées depuis 2022. Pour cause, une migration cryptographique à l’échelle d’un État-nation doit concilier sécurité, interopérabilité et stabilité des fonctions régaliennes. Cette approche graduelle forme la colonne vertébrale du retour d’expérience de la Banque de France, à savoir ne pas céder à la panique technologique, mais neutraliser progressivement la menace, en hiérarchisant les systèmes critiques. 

Tester, éprouver, documenter : la méthode du terrain 

La transition a tout de suite commencé par des essais concrets. Des tunnels VPN ont été renforcés entre datacenters, des protocoles quantic-ready établis pour les échanges transfrontières avec la Deutsche Bundesbank, des simulations menées avec la Banque des Règlements Internationaux, ou encore la protection des canaux d’échange avec l’Autorité monétaire de Singapour. Chaque test a permis de mesurer les limites réelles : latences accrues, infrastructures pas toujours prêtes, dépendance aux premiers standards publiés par le National Institute of Standards and Technology (NIST) fin 2024. “On a un vrai sujet, et on ne le traitera pas seuls”, résume le responsable innovation. La PQC n’est pas un simple changement d’algorithme, il s’agit d’une transformation opérationnelle exigeant la coopération internationale et l’adaptation profonde des chaînes techniques. Les expérimentations franco-allemandes et singapouriennes ont notamment validé l’intégration de signatures post-quantiques dans les processus métiers, un verrou critique pour les banques centrales. 

Une dynamique collective encore fragile mais incontournable

La transformation étend son périmètre jusqu’à la place financière française via l’Observatoire de la sécurité des moyens de paiement, la plateforme réunissant banques, assureurs et autorités de contrôle. La plateforme permet la diffusion des enjeux, le partage des premières bonnes pratiques et la structuration des inventaires cryptographiques des établissements. “C’est un monde très interconnecté, nous devons éviter la fragmentation”, insiste Olivier Lantran. Les échanges engagés avec le Crédit Mutuel, BPCE, Crédit Agricole, Société Générale ou BNP Paribas montrent une volonté de bâtir une feuille de route commune, fondée sur des expérimentations opérationnelles. Mais le retour d’expérience souligne aussi la difficulté d’un écosystème à vitesses variables, tandis que l’harmonisation européenne reste un chantier complexe. C’est dans ce contexte que la Banque de France défend la crypto-agilité comme levier stratégique.

Du risque immédiat aux opportunités à long terme

Malgré les risques du quantique, la Banque de France se projette aussi dans les usages positifs. Elle ouvre déjà des perspectives offensives au sens productif : optimisation des transactions, modélisation avancée des risques, simulation massive, renforcement des modèles prédictifs alimentés par l’intelligence artificielle. “Il est temps d’appliquer la même rigueur aux opportunités qu’aux menaces”, note Olivier Lantran. La création du Quantum Technology Expert Group au sein du G7, co-animé par la France et le Canada, matérialise cette volonté d’aborder le quantique non plus uniquement comme un péril, mais comme une transformation structurelle pour les banques centrales. Alors que la France s’apprête à présider le G7, ces enjeux devraient devenir centraux dans l’agenda international.

http://competitiviteinfrance.overblog.com/2018/09/la-banque-de-france-au-service-de-l-etat.html

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