Allemagne, autre modèle à suivre ?
Au moment de la célébration de la chute du mur de Berlin, 25 ans déjà, et après l’accord entre les ministres français et allemands des finances, concernant l’élaboration d’un programme d’investissements, il me paraît aujourd’hui nécessaire de donner une vraie idée de ce que représente vraiment l’Allemagne, considérée à tort ou à raison par beaucoup comme le modèle à suivre pour réussir.
Mais avant cela, il faut quand même se rappeler qu’il y a 10 ans, l’Allemagne était considéré comme l’homme malade de l’Union Européenne. En effet, dans la plupart des Länder (Etats fédéraux), le taux de chômage atteignait les 15 % voire les 20 %, les coûts du travail, élevés, rendaient l’économie peu compétitive, et les actions engagés par le gouvernement de l’époque associé aux partenaires sociaux, débouchaient sur peu de résultats concrets. L’atmosphère était donc des plus moroses.
Donc, pour remédier à cette situation, le 14 mars 2003, le chancelier de l’époque Gerhard Schröder, annonçait au Bundestag (le parlement allemand) le lancement de l’agenda 2010, ambitieux programme de réformes, sensé contribuer à redresser l’économie allemande, la rendre prospère, compétitive, et capable d’affronter le défi de la mondialisation.
Les premières mesures concernèrent surtout le marché du travail, avec un paquet de réformes appelées « Hartz I-IV », visant à rendre ce dernier plus flexible, à accroitre l’efficacité des services de placement des chômeurs, en les incitant notamment à reprendre un emploi plus rapidement. Le slogan de l’agenda ne s’appelait pas pour rien " Fordern und Förder " (exiger et encourager).
Ensuite, ce furent d’autres mesures qui s’enchainèrent entre 2003 et 2004, améliorant les services de placement des chômeurs via le placement privé et l’intérim, soutenant de nouvelles formes d’emplois faiblement rémunérés, la création d’entreprises individuelles (« Ich-Ag »), et la transformation des bureaux d’emplois locaux (« Arbeitsämter ») en guichets uniques (Job center).
Et enfin, pour achever les fondations, l’entrée en vigueur de la loi « Hartz IV » durcit les conditions d’indemnisation du chômage, en réduisant à 12 mois la durée de perception de l’allocation chômage, 18 mois pour les plus de 57 ans, et, pour toute personne capable de travailler, l’assurance de percevoir l’ALG II (« Arbeitslosengeld II »), une nouvelle indemnité de longue durée. Aujourd’hui, ses bénéficiaires touchent 382 Euros par mois, avec le paiement par l’Etat du loyer et des frais de chauffage.
Soutenu dès le début par l’opposition au parlement, ce que l’on peut appeler le consensus à l’allemande, cette réforme n’eut pas par contre l’adhésion de la rue, au contraire. En effet, une vague de contestation massive provoqua une cassure au sein du parti social-démocrate (SPD), donnant naissance au parti Die Linke, mais surtout obligea le père de la loi en question, Gerhard Schröder, de convoquer en 2005 des élections législatives anticipées, qu’il perdit au profit d’Angela Merkel, actuelle chancelière.
Cependant loin d’arrêter le processus, les gouvernements suivant suivirent la route tracée par l’agenda 2010, avec dès 2006 des résultats positifs, comme une croissance à la hausse, et surtout une baisse accrue du chômage.
Et aujourd’hui, 10 ans après, où en est vraiment l’Allemagne ?
Déjà, elle n’est plus qualifiée d’homme malade de l’Union Européenne, mais plutôt d’homme fort (le pays). Elle s’est désendettée, avec aujourd’hui un déficit budgétaire proche du zéro (2013 et 2014), une compétitivité retrouvée avec notamment un excédent commercial atteignant en 2013 près de 198 000 millions d’Euros, et surtout un taux de chômage au plus bas depuis 20 ans, soit près de 6 % de sans-emplois, s’approchant même du plein emploi à 5 %.
Cependant, et cela va rassurer les sceptiques, la situation n’est peut-être pas aussi rose que cela. En effet, les inégalités sociales ont augmentées, les salaires eux, moins, et les bénéficiaires de l’allocation ALG, créée par la loi Hartz IV (voir plus haut), semblent avoir d’énormes difficultés pour se sortir de leur situation précaire. Et cette situation, surtout à gauche, continue de cristalliser le débat contre cette réforme. Par-contre, pour les autres, ils estiment qu’il faut continuer à réformer et à innover pour que l’Allemagne reste la championne tout catégorie qu’elle est devenue. Gerhard Schröder lui-même, plaidant pour un agenda 2020.
Et l’idée est peut-être la bonne, car quand on voit les derniers chiffres de l’économie allemande, on peut se dire que rien n’est gagné. En effet, avec une baisse de 4 % de la production au mois d’août, des commandes à l’industrie qui ont chuté de 5,7 %, soit le plus fort recul depuis 2009, et une progression de l’économie allemande qui ne devrait être que de 1,4 % cette année au lieu de 1,9 % initialement prévu, la situation peut devenir problématique.
Et en tant que moteur de l’Europe, un point de croissance en moins, c’est un demi-point en moins pour la zone euro, et donc l’Europe entière qui s’inquiète.
Alors, la raison est peut-être passagère, mais en tout cas, le fait d’être aussi dépendante de ses exportations, ce qui aujourd’hui, dans un contexte de retournement économique de la conjoncture internationale, en particulier dans les pays émergents comme la Russie par exemple, donne comme conséquence immédiate une baisse de commande. Mais aussi, et cela est plus étonnant, un sous-investissement intérieur chronique (17 % du PIB), notamment dans des domaines comme les infrastructures (routes, ponts, voies ferrées), l’éducation, car que ce soit à l’échelle de l’Etat fédéral, des Länder ou des villes, l’obsession première étant l’équilibre budgétaire, les empêchent justement toute action d’investissement à plus ou moins long termes.
Et, avec 12 % de la population active, soit 4,5 millions de personnes touchant moins de 8,50 €uros de l’heure, des créations d’emplois limités en Allemagne de la part des entreprises allemandes, plus portées vers l’export, la situation macroéconomique du pays peut se détériorer rapidement.
Alors, vouloir s’inspirer de l’Allemagne pourrait être judicieux pour l’avenir de notre pays, notamment pour la compétitivité des entreprises, par-contre, la copier en totalité serait une erreur, car comme pour la Suisse (voir dossier du mois de septembre 2014), l’histoire de ce pays, qui plus est économique, est quelque peu différente de la nôtre, sachant par exemple qu’en France on s’appuie depuis de nombreuses années sur un état centralisateur fort, à l’origine des grandes idées économiques, alors qu’en Allemagne, les Länder sont plus ou moins indépendants, sans oublier également cette culture germanique, très loin de la nôtre, sauf peut-être en Alsace (est-ce bien vrai ?), et donc difficilement transposable.
Cependant, et afin de clôturer ce dossier sur une note d’espoir, le Daily Telegraph, quotidien britannique de renom et donc jamais avare de « french bashing », prétend que la France sera dans les dix prochaines années la 1ère puissance économique de l’Europe continentale, s’appuyant notamment sur une natalité forte, lui permettant d’ici quelques années de passer devant l’Allemagne, qui elle perd des habitants chaque année.
Haro donc sur nos déclinistes récurrents, faites-vous donc votre avis, et réponse en 2024, voir pourquoi pas plus tôt ?.
Jacques Samela
Sources :
. L’Opinion du 18 septembre 2014.
. Le Figaro du 23 septembre 2014.
. Le figaro du 08 octobre 2014.
. Le Monde du 09 octobre 2014.
. Challenges du 14/10/2014.
A lire :
. Bien communiquer, travailler et négocier avec vos interlocuteurs de langue allemande de Cristina Cazorzi, Silvia Didier et Vincent Montenero. Editeur : AFNOR Editions.





